Babelibellus

côté cour, côté jardin & ..

« Pourquoi est-ce que je ne reste pas en moi ? »

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collage de Franck Queyraud

 Collage de Franck Queyraud

Ce que je me suis ennuyé quand j’étais enfant. N’imaginez pas à quel point. J’voulais être grand, autonome, libre de faire comme bon me semble. On pare souvent l’enfance de toutes les lumières. On oublie ces instants où le temps ne passait pas. Ne passait pas. Ne passait pas… C’est là que j’ai ressenti comme une pique le sentiment d’infini ou d’éternité ou de vide – je ne sais toujours pas définir ce sentiment… Je faisais régulièrement des cauchemars de chute où je comptais, indéfiniment… des grains de sable… Ces instants où le temps ne passait pas, vous vous souvenez ? Pourquoi est-ce que je ne reste pas en moi ? Fuir l’ennui ? Le monologue intérieur ? La voix en nous qui jamais ne cesse ? flux… reflux… une marée ressassant perpétuellement. Je n’ai jamais connu mon grand-père paternel. Mon père était fâché avec lui. Je ne sais toujours pas pourquoi. N’en parle jamais, malgré mes questions. Il était maçon. C’était un colosse… Ne sais pas grand-chose d’autre… Sa femme, ma grand-mère paternelle, petite et maigrichonne selon mon paternel, commandait, avant qu’elle ne se tue accidentellement en tombant. En rentrant du travail, quand il voulait aller boire un verre au troquet du village, posait ses affaires et au lieu de poudre d’escampette, il prenait la porte d’entrée de la maison avec lui. Il la portait littéralement jusqu’au café. La laissait devant. Ce qui alimentait les belles langues du patelin. S’il ne procédait pas ainsi, sa femme, m’a raconté mon père, fermait la porte à clef et ne lui ouvrait plus ou seulement après de fortes vitupérations vocales qui réveillaient les belles âmes du coin. C’est la seule chose que mon père m’a dit, pudiquement, dit de mon grand-père et de ma grand-mère, de leur relation et de l’alcoolisme de mon grand-père. Je ne ferai pas de commentaires. Ou plutôt, celui-ci : il faudrait se demander pourquoi l’espèce humaine est toujours intéressée par la part d’ombre des êtres plutôt que par leur part de lumière. De quelle morale morbide nous vient cette manière de vivre le monde ? Une révolution est encore à faire. Et, nous d’écrire pour tenter de lutter avec nos faibles moyens sur ces manières de penser. Ce qui est intéressant avec la création, c’est ce renouvellement permanent de la forme. Inventer, inventer du nouveau, c’est toujours relier, relier avec des éléments épars déjà existants. Une nouvelle vie commence toujours avec un nouveau regard. Et surtout, laisser surgir les questions. Chaque époque tente de trouver les bonnes réponses. Mais quelles sont les bonnes réponses ? Il est temps de… changer de monde… opératoire.

Mon grand-père maternel a été un de ces phares qui sauvent au dernier moment le marin perdu… le petit enfant que j’étais mais aussi d’autres… n’en dirait pas plus… Il est mort quand j’avais dix ans. J’étais tout le temps avec lui. Plutôt que des objets, il m’a légué des souvenirs à foison, des sensations et de la poudre de curiosité : une manière de voir le monde. Je me souviens encore aujourd’hui de deux odeurs : celle de ce vieux journal, L’illustration qui s’entassait par paquets dans son hangar fourre-tout et c’était toujours un bonheur de dénouer la corde qui retenait le tout et découvrir l’actualité de ce temps passé ; l’autre effluve ?, celle du steak grillé au persil et aux échalotes qu’il me préparait et de la sauce, il ne restait jamais rien, habitué à nettoyer mon assiette avec cette mie de pain compacte mais souple, type de pain que l’on ne trouve plus aujourd’hui. Je salive en l’écrivant. Il était militant. Militant communiste, mon grand-père. Membre actif du syndicat affilié. Portait toujours sa casquette de cheminot, et été comme hiver, un cache-nez de laine autour du cou. Mon père se moquait – sans doute jaloux – de ce côté engagé et répétait comme litanie : – bah, à son enterrement il n’y avait personne de toutes les personnes qu’il a aidé. Intérieurement, je prenais la défense de l’ancêtre adoré. Tous les jeudis, il m’emmenait pour acheter le magazine Pif, celui avec ses gadgets… On est encore toute une génération à se les rappeler ces trésors. Mais quelle déception, le jour, où achevant la construction du télescope, moi qui rêvait de devenir astronome, l’opacité de la lentille me fermait la porte vers les galaxies au-dessus de ma tête ! À cette époque, personne ne songer à réclamer, à crier à l’escroquerie, à l’imposture. J’achetais aussi un exemplaire de l’encyclopédie La Faune. Et régulièrement, nous recevions, par la poste, les reliures pour rassembler tous les fascicules. Je découpais les images de leur couverture et collectionnait ces images aux bords arrondis. C’est ma fille maintenant qui possède cette encyclopédie. Il me récupérait aussi, auprès de tous ses contacts, tous les timbres du monde qu’il pouvait trouver et c’est ainsi que j’ai appris la géographie. En collectionnant les timbres, moi qui ne suis pas collectionneur même si je finissais toujours par amasser des quantités d’objets que je jetais à chaque déménagement. Je m’étais spécialisé dans les timbres hongrois ! Pourquoi la Hongrie ? La lecture des aventures de Mathias Sandorf, l’histoire haletante de ce comte hongrois nationaliste, avait été telle que j’apprenais tout de ce petit pays perdu dans un empire. Je plongeais aussi dans les gravures illustrant la collection de Jules Verne, dans l’édition originale de Hetzel… Qui a disparu ensuite, dans un autre déménagement. Ma passion du dessin vient de là. Je regardais ces images pendant des heures. Je prenais mon crayon, copiais…

Mon grand père était retraité de la SNCF. Son ascension dans la maison ferrée avait fait long feu, à cause de son militantisme. Il avait été très ami avec Maurice Thorez, de l’époque Front à celle du patron du parti des fusillés. Je n’ai appris cela que plus tard, quand j’étais adolescent… en retrouvant des papiers jaunis… à cette époque, j’ai fait une très courte apparition dans le mouvement des jeunesses communistes. Pas par idéologie mais sans doute pour me rapprocher de mon idole. Pas fait un long chemin… deux réunions… tellement déçu par les militants de la section qui m’avaient pourtant accueilli gentiment, se marrant de ce gamin révolté. À 14 ans, je les trouvais… débiles… Dans leurs propos, dans leurs attitudes. Ne ressemblaient pas à mon grand-père. N’avaient pas de chance. Puis, paradoxe, je commençais à lire des livres d’histoire sur le communisme. Et le mot goulag et surtout ce qu’il signifiait a très vite tout transformé. Je ne comprenais plus très bien dès lors pourquoi mon grand père avait pu soutenir un des pires projets de destruction de l’homme. Je n’ai pourtant jamais jugé ces hommes là, ces militants là, armés de leurs révoltes contre la misère et de ce romantisme révolutionnaire bien éloigné des terribles réalités des terres staliniennes. Avait plutôt la dent dure contre certains intellectuels ou poètes qui eux possédaient le savoir, ne s’en servait pas et tombaient dans l’idéologie la plus forcenée…

Mon grand-père ne rentrait jamais dans une église. Il était pourtant marié avec une normande… catholique. J’ai été baptisé. Mon grand-père me disait en riant qu’il était content tout de même de ce baptême : tu n’as pas arrêté de brailler de l’entrée dans l’église jusqu’à ta sortie. L’honneur athée était sauf ! À Paris, ils s’étaient connus, mon grand-père et ma grand-mère. Lui, dans les années trente, travaillait pour le métropolitain. Elle, elle était domestique, comme on disait, dans une grande demeure bourgeoise du XVIème arrondissement. Il l’avait enlevé. Avaient quitté Paris, pour la province. Jeanne, tu ne regretteras pas Montmartre, hein ? Puis, il était devenu cheminot. Elle lui avait offert 3 garçons et deux filles. Elle s’appelait réellement Jeanne, ma grand-mère. Et moi, je n’avais que trois oncles. Mon grand-père ambitionnait peut-être de conduire Le Transsibérien. Pour rejoindre son pays de rêve… Je n’en sais rien.

Je ne saurai que plus tard qu’il y avait un train qui s’appelait Le Transsibérien et une autre Jeanne. Tout est lié dès que l’on se met à suivre les voies de nos histoires familiales. Mon grand-père, Maurice, avait gravi tous les échelons dans la SNCF mais avait fini responsable d’une petite gare de triage dans l’Aisne, à cause de ses amitiés et engagements. Ce que je me suis ennuyé quand j’étais enfant. Heureusement qu’il y avait mon grand-père, le maternel, lui qui a guidé mon chemin, qui m’a convaincu qu’il ne fallait surtout pas rester en soi. Mais cela, je ne l’ai compris que récemment…

Silence.

Le titre, la phrase en italique est extraite de la nouvelle traduction du Journal de Kafka par Laurent Margantin, publiée depuis peu sur son site Œuvres ouvertes.

 

 

de Franck Queyraud, bien inspiré (comme j’aurais aimé autant l’être..) pour les #vasescommunicants de mai 2013.

Silence qui m’accueille, flânante, à l’inspiration trop courte, sur ses flâneries quotidiennes pour Gabriel Viteaux (pépère.. pour autant que je me souvienne..).

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  • Tiers Livre (http://www.tierslivre.net/) et Scriptopolis (http://www.scriptopolis.fr/) sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
    Beau programme qui a démarré le 3 juillet entre les deux sites, ainsi qu’entre Liminaire de Pierre Ménard (http://www.liminaire.fr/) et Fenêtres / open space d’Anne Savelli (http://fenetresopenspace.blogspot.com/…).

    Si vous êtes tentés par l’aventure, faîtes le savoir ici..

 

J’étais au fond de la vallée, sous le nuage.

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J’étais au fond de la vallée, sous le nuage.

Dans les nuages, j’avais été.

Longtemps. Trop longtemps. Dépasser mes limites était mon credo, naïf victime de mon époque. Et suite à une dépressurisation du cockpit, l’avion avait perdu de sa superbe. Un premier crachotement du moteur. Avant son arrêt total. Je planais. Avais pensé immédiatement à Jonathan Livingston Le Goéland, à ce qu’il aurait fait dans cette situation.

« La plupart des goélands ne se soucient d’apprendre, en fait de technique de vol, que les rudiments, c’est-à-dire le moyen de quitter le rivage pour quêter leur pâture, puis de revenir s’y poser. »

Mais cette cogitation fut brève, mon bolide fonçait déjà vers le sol. Et j’envoyais un millier de je t’aime aux gens que j’aimais. Comme dans la chanson de Leprest, d’Osaka à Tokyo, je rédigeais vite une missive que l’on retrouverait peut-être dans les débris de l’avion. Je disais simplement : vous ai aimé, et notre vie qui allait avec.

Il y avait une part de folie dans ma recherche de la connaissance. Je le concevais. Mais, l’homme est ainsi fait qu’il ne peut pas sagement rester assis au bord de la rivière. Toujours envie de construire un radeau. Toujours envie de monter sur ce radeau et descendre la rivière vers l’océan. Et c’est cela qui plaît, et c’est cela qui séduit. Soi mais aussi les autres autour de soi. Et celle aussi qui vous fait battre le cœur.

« Jonathan Livingston le Goéland aimait par-dessus tout à voler. Cette façon d’envisager les choses – il ne devait pas tarder à s’en apercevoir à ses dépens – n’est pas la bonne pour être populaire parmi les autres oiseaux du clan. »

J’étais au fond de la vallée, sous le nuage.

Je n’étais pas mort du tout. Mais j’avais eu chaud, très chaud. J’étais perché sur un arbre gigantesque comme celui du baron fameux, sous le nuage fumeux. Je ne voyais pas grand chose. Avais d’abord pensé que j’étais au paradis. Mais, comme j’avais mal partout, suis vite revenu à la crue réalité.

Fallait que j’attende la marée pour descendre de mon arbre. Mais en pleine montagne, je risquais d’attendre un certain temps. J’ai donc regardé autour de moi. Surtout en dessous, pour voir où était la branche suivante. Je descendis. Aïe ! Et ouille ! Sur le sol, revenu, allongé, inerte. Ai du m’endormir. La faim.

« Si étudier est pour toi un tel besoin, alors étudie tout ce qui concerne notre nourriture et les façons de se la procurer. Ces questions d’aérodynamique, c’est très beau, mais nous ne vivons pas de vol plané. N’oublie jamais que la seule raison du vol, c’est de trouver à manger! »

C’est la faim qui m’a réveillée avec sa voix suraiguë, infernale, capricieuse. Une seule idée en tête celle-là.  Il n’y avait rien de comestible autour de moi. J’étais au fond de la vallée, sous le nuage. Me suis dit, sais pas pourquoi, que finalement c’était une chance cet accident. Une occasion de s’arrêter, sortir de la ronde infernale, de penser à toutes ces accumulations d’objets que je faisais : livres, cd, 33 tours, tableaux, dessins, images. Une sorte de maladie de la connaissance. J’aurais voulu être un sage contemplatif. Je n’étais qu’un nerveux contemplatif. Et la connaissance restait dans les nuages. Avec mon petit avion, j’avais fait le tour du monde.  Et cela m’avançait bien, aujourd’hui perdu au fond de ma vallée, sous le nuage

« L’objet de son étude était maintenant la vitesse et, en une semaine d’entraînement, il apprit plus sur la vitesse que n’en savait le plus rapide des goélands vivants. »

J’ai repris espoir quand le nuage à commencer à perler. De grosses gouttes m’ont littéralement trempé. Ça réveille la pluie. Ça vous force à trouver un endroit abrité. Il y avait une grotte dans la falaise. Il n’y avait pas d’ours blanc et je n’étais pour l’instant plus le petit pingouin avec ses cymbales tentant de réveiller le paisible endormi. Je n’étais presque plus rien. Un fétu de paille. Un Goéland sur le sol…

« Tout était si beau – la lune là-haut, les lumières se reflétant sur l’eau, allumant dans la nuit comme des faisceaux de phares montrant la route. Tout était tellement paisible et silencieux. »

J’ai attendu que la pluie cesse. Et le nuage a fini par disparaître. Le Soleil. Le ciel bleu. J’ai souri de ma bêtise. J’étais vivant. J’avais de nouveau envie de monter sur un radeau ou dans un avion. Mais je ne voyagerai plus de la même manière. Ferai des escales. Ne pourrais plus rester uniquement dans les nuages.

Le sourire d’une petite fille me ramènerait toujours vers le sol. Et, puis, un autre, un autre sourire, immense… J’étais au fond de la vallée, sous le nuage, disparu… J’ai de nouveau souri de ma bêtise…

Me suis envolé…

« Tu as raison, Jonathan, il n’y a pas de limites. »

Silence (alias Franck Queyraud)

* Les phrases en italique sont extraites de Jonathan Livingston Le Goéland de Richard Bach que je ne peux que vous encourager à lire…


de Franck Queyraud, joliment inspiré pour les #vasescommunicants de décembre 2012.

Silence qui m’accueille, flânante, sur ces flâneries quotidiennes pour un jour qui ne pouvait être ordinaire – en musique sur finding beauty de Craig Armstrong (merci Franck : )

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Louise Bramante

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Si vous prenez la ligne Saint-Claude-Morez, pour célébrer son centenaire en
octobre 2012, ou un été, avec les touristes, dans la nuit du plus long tunnel ou
le regard perdu au fond de la vallée de la Bienne, entre deux photos, ayez une
petite pensée pour moi, et regardez bien, peut-être que vous allez m’apercevoir
marcher le long des rails, aller chercher de l’eau à la rivière, regardez à travers
les feuilles, vous verrez peut-être nos cabanes, nos campements et vous
apercevrez peut-être la fumée de ma marmite de polenta. Ayez une petite pensée
pour nous, les constructeurs, les Italiens, les macaronis, les manjagatis, les
casseurs de cailloux.

Moi, je m’appelle Louise Bramante, Je suis toute petite mais, comme on
dit, « si on touche tous en bas, il y en a peu qui touchent en haut. » Je suis aussi
une des premières arrivées. Je suis née en Italie en 1876, à Giaveno près de
Turin dans le Piémont. Nous venons du pays des rizières, du pays des misères
surtout car nous sommes très pauvres. Je suis l’aînée d’une famille de onze
enfants et je travaille depuis l’âge de douze ans. D’abord, j’ai aidé ma mère et
puis, j’ai travaillé dans les fermes et les maisons.
Je suis venue en France en 1908 avec ma fille de trois ans. Je suis venue avec
des milliers d’ouvriers italiens, certains directement d’Italie, d’autres, comme
nous, étaient déjà passés par Paris Corbeil Essonne pour la construction du
métro. Les hommes partaient seuls au début puis faisaient venir les femmes et
les enfants. Mon homme m’a fait venir mais j’ai perdu deux enfants à Paris,
deux garçons, l’un de pneumonie et l’autre mort dans mon ventre. Je n’aimais
pas ce pays de pluie et de brouillard, j’avais la nostalgie du Piémont. Toute
ma vie, j’ai dit du mal de Corbeil Essonne, j’ai jamais oublié. J’ai perdu mes
garçons là-bas parce que j’étais malheureuse, une femme désespérée ne peut pas
porter un enfant et elle ne peut pas s’en occuper non plus. On logeait dans des
baraques en bois, humides et petites, qui étaient montées et démontées suivant
les travaux.
Je suis arrivée dans le Jura au moment de la construction du tunnel de Tancua
pour la voie ferrée Saint-Claude Morez. C’était le septième tunnel, longueur 60
m de la ligne que vous avez appelée « la ligne des hirondelles ». On était 800
à Valfin, mais 10000 sur tout le chantier. Les autres tunnels, je les connais
par cœur par leur nom et le nombre de jours de travail. J’ai une mémoire
d’institutrice, le métier que j’aurais aimé avoir si je n’avais pas été l’aînée de
onze. Si tu veux, je te les récite : tunnel de Tancua, longueur 60 m, tunnel des
Aplanets, longueur 126 m, tunnel de la Gouille au cerf, longueur 1742 m, tunnel
de sous la côte, longueur 78 m avec une percée à la main, tunnel des Frêtes,
longueur 213 m avec une percée à la main, tunnel de Valfin, l 512 m, 888 jours
de travail effectif avec une percée à la main, tunnel du Crapaud, longueur 246
m, 742 jours de travail effectif avec une percée à la main, tunnel du Champ de

Bienne, longueur 39 m, 823jours de travail effectif avec une percée à la main,
tunnel de Madagascar, longueur 80 m, 365 jours de travail effectif avec une
percée à la main, tunnel du pain de sucre, longueur 102 m, 469 jours de travail
effectif avec une percée à la main, tunnel de la Serre, longueur 52m, soit 555
jours de travail effectif avec une percée à la main, tunnel de Saint-Claude,
longueur 299m, 635 jours de travail effectif avec une percée à la main. Si tu
veux les viaducs, je les ai aussi avec le nombre d’arches, 9 viaducs : viaduc de
Morez sur l’Evalude, hauteur 40 m, longueur 238 m, 9 arches de 20m, viaduc de
Saillard, hauteur 46 m, longueur 97 m, une arche de 25m et 4 de 12, viaduc du
Puits, hauteur 14 m, 9 arches de 6 m, viaduc du Crêt, hauteur 15 m, longueur
39 m, 5 arches de 5 m, viaduc de la Culée, hauteur 12 m, longueur 22, 3 arches
de 5 m, viaduc des Rochettes, hauteur 10 m, longueur 31m, 3 arches de 8 m,
viaduc de Valfin, hauteur 27 m, longueur 77 m, 6 arches de 10 m, viaduc de la
Grande roche, hauteur 11 m, longueur 121 m, 7 arches de 10 m, viaduc du pain
de sucre hauteur 15m, longueur 121 m, 1 arche de 15 m et 15 de 5.
Toute ma vie, j’ai repensé à ces ouvrages, à leur beauté, à toutes les plaies
qu’ils ont coûtées et que j’ai soignées, aux cris d’effort qui résonnaient
quand on s’approchait du chantier, à ces milliers d’hommes qui ont éventré la
montagne. Parfois, je faisais des cauchemars, je rêvais que la montagne allait
se venger et les engloutir. Mais souvent, je n’avais pas le temps de penser,
tellement je travaillais.
J’ai vite trouvé de quoi gagner ma vie. Quand on est courageuse, l’ouvrage
ne manque pas. Je suis cantinière, je prépare à manger pour les hommes, de la
polenta et de la viande, pas beaucoup de viande, beaucoup de jus et beaucoup
de polenta. Parfois, je lave leur linge, et je le raccommode, en échange, ils me
donnent un peu d’argent. Je les soigne aussi quand ils se font mal et j’écris les
lettres pour ceux qui ont du mal avec l’écriture. Je ne demande pas trop car je
sais qu’ils envoient la paye là-bas en Italie, comme mon homme au début. Avec
nous, il y avait les familles Zoz, Aquistapace, Manzoni et beaucoup d’autres
dont j’ai oublié les noms.

En octobre 1912, la ligne Saint-Claude Morez a été inaugurée : 10 000 visiteurs,
400 convives au banquet, des arcs de verdure et des illuminations, un défilé
d’automobiles, c’était la première fois de ma vie que j’assistais à quelque chose
d’aussi beau, c’était magnifique, mon homme et moi on a applaudi, applaudi.
Mais moi, j’étais inquiète, je me demandais de quoi on allait vivre après.

Et puis on a suivi un autre chantier, la route Morez- Longchaumois, on a déplacé
nos camps et reconstruit nos cabanes. Plus tard avec mon mari, on a eu un café
dans une maison à Cinquétral.

Moi, je ne crains ni la fatigue ni la misère. Je suis devant mon fourneau et je fais
à manger tous les jours que Dieu fait. J’aime le tabac à chiquer, même si j’ai les
dents toutes noires depuis longtemps. Je préfère me passer de dessert plutôt que
de tabac. Il faut croire que ça m’a réussi parce que je suis morte à cent deux ans,
le 29 mai 1978.

 

souvenirs de Maryse Vuillermet – pensées à celles et ceux qui partent.

 

ces #vasescommunicants de novembre nous retrouvent Maryse et moi pour un voyage ferroviaire – lisez, partez. rencontrez Maryse sur son blog (pas que puisqu’elle lit aussi – en musique – pas que puisqu’elle laisse écrire aussi – pas que.) rencontrez Maryse : )
ces #vasescommunicants en souvenirs de Maryse Hache – regret de ne pas l’avoir connu – lisez, cotoyez Maryse Hache sur Semenoir & sur Publie.net (et pas que).

La « pierre-qui-se-souvient » (1)

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Il m’a trouvée sur un chemin de campagne.
Il m’a ramassée.
Il m’a emmenée.
Il m’a posée au milieu d’une vaste pièce vide.
Au centre de la table ronde, je voyais l’ensemble de la pièce.
Au-dessus de moi un lustre de cristal qui flamboyait le soir de toute sa minéralité.
Il m’a oubliée.

Autour de moi sur les murs des étagères se sont élevées.
Des livres s’y sont glissés. Les murs ont peu à peu disparus derrière les couvertures.
Mes congénères minérales n’ont rien dit acceptant d’être dérobées aux yeux des visiteurs.
Craies et briques ont oeuvré dans l’ombre, subtilement, provoquant mouillures et rousseurs éparses.
Des étagères les livres sont descendus dans la pièce, coulant le long des montants, colonisant le sol puis partant à la conquête de la table, ma table.
J’ai disparu moi aussi sous l’amoncellement.

Je me souviens de la table vide, des murs nus, de la surprenante chaleur de la main de mon découvreur, du noir de sa poche, de la sensation de s’envoler, du toucher d’un gant de cuir, de l’arrachement, du calme du chemin, de la pluie fine, du bruit du torrent, de la fraîcheur d’une aube.

(1) La « pierre-qui-se-souvient » est le titre du septième chapitre du Maître de la lumière de Maurice Renard.

 

plaisir d’accueillir ce mois-ci @Ferocias qui m’a invité sur ArchéoSF pour un texte sf.anticipation (?)

vous êtes cordialement conviés à #lire les #vasescommunicants en passant par.. .

parallèles

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On avait même temps synchronisé dans les deux univers on avait mêmes secondes et mêmes heures mêmes vies-fleuves courant en tous les sens voire mêmes rêves peut-être mais cela impossible de le savoir : la jonction entre nous et ces autres dans le monde parallèle était étanche, totalement, définitivement, radicalement, et toutes nos tentatives de passer ne serait-ce qu’un bras, de serrer ne serait-ce qu’un doigt, échouaient à chaque fois, une membrane invisible invincible empêchant tout contact.

On avait bien tenté quand même d’écrire sur de grandes feuilles nos messages mais la membrane semblait détecter aussi ce type de tentative et s’opacifiait alors immédiatement sur la zone concernée et ses abords, réduisant ces essais à des scènes ridicules mettant face à face deux individus dont l’un portant à bout de bras le support sur lequel il avait écrit à la va-vite son pli et l’autre, en vis-à-vis, tentant de déchiffrer ce qu’il n’avait pas le droit de voir sans que l’on sache, d’ailleurs, qui en avait décidé ainsi.

À force on renonçait, on s’habituait, on regardait sans plus les voir les autres nous à côté passant et l’on s’efforçait de ne pas tomber amoureux au premier coup d’oeil d’un ou d’une dont, de toutes les manières, on ne pourrait jamais s’approcher.

Pour ce qui était des rumeurs affirmant plus ou moins que d’aucuns, dans des strates peu fréquentées des villes, avaient trouvé des passages, des tunnels entre les deux mondes, on s’efforçait de ne pas y croire pour ne pas en être déçu et toujours on allait vivant, parallèles, parallèles.

 

D.

on accueillerait ici les mots face terre face-à-face. face écran.. on serait
ravie..

merci..
~~~~~~~~~~~~
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Je marche parmi les ombres

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L’été est propice à l’ennui et à la flânerie, je me suis perdu dans ce village que je ne reconnaissais pas, personne n’osait sortir pas cette chaleur étouffante, moi je suffoquais dans la maison de famille, les parents fossilisés dans leur tristesse et les mâchoires crispés à force de ne vouloir rien dire qui blesse, un autre orage qui n’éclaterait jamais, craquements et bruissements fusaient un peu partout dans les rues, aucune silhouette aux fenêtres, aucun jouet abandonné devant les maisons ou dans les jardins, comme si tout avait été rangé en prévision d’une formidable tempête, toute vie avait déserté la place publique, seule le librairie détonnait avec ses livres de vacances dans la vitrine, il y avait ce récit de voyage en Asie, ce roman idéal pour l’été ou ce polar à lire d’urgence, comme s’il pouvait y avoir une quelconque urgence avant de mourir balayé par le vent de sable, rien ne ressemblait à mes souvenirs, rien ne ressemblait aux histoires qu’on m’avait raconté, rien ne semblait accueillant dans cette terre de l’avant, je me suis perdu dans ce village que je ne reconnaissais pas, j’aurais voulu être plus grand, être déjà un adulte pour pouvoir décider de partir, j’aurais voulu ne pas être là, j’aurais voulu partir avant la tempête, j’aurais voulu ne pas avoir à ouvrir cette lettre, depuis je marche parmi les ombres et le sable.
jolis & silencieux.. mots de Xavier Galaup, qui oeuvre texte & images sur Tikopia..
merci à lui pour ce #vases communicants tourmentés puisque parution tardive..
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